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vendredi 20 novembre 2009

La bombe terroriste : nucléaire ou sale ?

La guerre globale contre le terrorisme jihadiste est actuellement médiatisée au travers des guerres en Irak et en Afghanistan et de la problématique de la contre-insurrection. Cependant, l'accès d'un groupe terroriste à des armes de destructions massives est aussi au centre des préoccupations des services de sécurité du monde entier, de par le danger qu'il représente. Ce petit article a pour but de lever une légère ambigüité sémantique.

En effet, il convient de bien distinguer la notion de "bombe nucléaire" de celle de "bombe sale" (ou "radiologique"). La confusion provient du fait que l'on mélange "fission nucléaire" (voire "fusion nucléaire") et "radioactivité". Et pas seulement dans les mainstream media et le grand public, puisque comme l'indique Bruno Tertrais (cf. Le marché noir de la bombe aux éditions Buchet Chastel) même Al-Qaeda et les Talibans s'y mélangeaient les pinceaux en Afghanistan.

Pour résumer, la matière fissile est constituée d'atomes qui, sous l'effet d'un bombardement de neutrons lents, vont subir une fission (on parle d'atome fissible quand la fission est obtenue par bombardement avec des neutrons rapides). Une fission nucléaire dégage une importante quantité d'énergie, qui peut l'être à des fins civiles ou militaires : l'uranium 235, seul isotope naturellement fissile (également fissible), est utilisé dans la plupart des centrales électronucléaires actuelles, mais aussi dans les bombes nucléaires (quoiqu'il soit de plus en plus délaissé pour le plutonium 239, plus puissant).

Il est également radioactif, c'est-à-dire que son noyau atomique est instable, et va se désintégrer en dégageant de l'énergie sous forme de rayons, dits ionisants, très néfastes pour la santé. La matière radioactive artificielle (i.e. due à l'activité humaine) est souvent obtenue à partir de déchets radioactifs (polonium 210, césium 137, plutonium 239) du cycle électronucléaire ou du secteur médical, d'où l'appellation "bombe sale".

A noter qu'une réaction de fission dégage des rayons ionisants.

Bombe nucléaire

Pour qu'un groupe quelconque se dote de l'arme nucléaire, il doit alternativement :
  1. développer par lui-même un programme nucléaire, même rudimentaire, nécessitant de se procurer et/ou d'enrichir la matière fissile (uranium ou plutonium), fabriquer l'arme en elle-même voire un vecteur (bombe ou missile). Quitte à se faire un peu aider, comme d'ailleurs plusieurs puissances nucléaires actuelles
  2. acheter ou se faire offrir l'arme par une puissance nucléaire
  3. voler l'arme nucléaire
Bien évidemment, il y a des combinaisons possibles sur les différents éléments constituant l'arme (matière fissile, arme en elle-même, vecteur) : la matière fissile enrichie peut être volée, le plan d'arme peut être développé "localement" et un missile peut être volé. Cependant l'assemblage entre chacune des pièces est légèrement plus complexe qu'un Lego ou même qu'un meuble Ikea (c'est dire !).

1. Je ne vais pas revenir en détail sur le principe de fonctionnement d'une bombe nucléaire A, H ou N (voir mon article introductif ici), mais il faut bien comprendre qu'un programme complet est hors de portée d'un groupe terroriste, fut-il transnational, et ce pour des raisons technologiques, logistiques et tout simplement pratiques. Contrairement aux cas des armes chimiques ou bactériologiques, deux ou trois savants dans un laboratoire clandestin, fussent-ils très fous et très savants, ne sont pas suffisants pour enrichir l'uranium (ou générer du plutonium) et/ou concevoir une arme nucléaire (i.e. pratiquer de l'ingénierie de très haute précision pour assurer le déclenchement de la réaction de fission en chaîne au bon moment). Cela requiert des installations (selon la matière utilisée, réacteur plutonigène, usine d'enrichissement ou de retraitement) et matériels (centrifugeuses) très importants et divers, des matières premières pas forcément faciles à obtenir et manipuler (notamment le plutonium, si cette filière était retenue), des équipes très nombreuses et très qualifiées, et pas mal de temps... sachant qu'en plus il faut envisager les essais (à froid et en charge, ou s'en passer au risque du flop total), pas vraiment un modèle de discrétion.

Et en un sens ce serait assez contradictoire avec l'approche des terroristes observée ces derniers temps, à savoir des stratagèmes extrêmement low-tech et invisibles, avec une structure très décentralisée et éclatée (petites cellules autonomes, armes rudimentaires). D'ailleurs les camps d'entraînement d'Al-Qaeda dans la campagne afghane furent les premiers à être détruits et démantelés, car très visibles et finalement assez vulnérables.

2. Acheter une arme complète suppose qu'il y ait un vendeur. Aujourd'hui, seuls quelques états en disposent. Et il n'y a aucun indice portant à croire que des groupes non étatiques (pas forcément terroristes mais également mafieux, les plus enclins à revendre tout matériel illégal) en possèdent, même s'il est par ailleurs possible que certaines valises nucléaires soviétiques aient disparu.

Un état, même l'Iran ou la Corée du Nord, se permettrait-il de risquer la vitrification pour un tel objectif ? En offrant la bombe à un groupe incontrôlable (notamment par lui), qui en ferait un usage sans négociation, il perdrait instantanément les bénéfices de la dissuasion. Certes il faut également envisager le cas d'éléments peu scrupuleux, ou ayant des sympathies pour les "causes" terroristes, dans la chaîne nucléaire, qui détournerait une arme ou de l'uranium hautement enrichi. Ceci, pour passer inaperçu, nécessiterait de nombreuses complicités (étant donné la ségrégation des responsabilités et compétences), et donc serait signe d'un état totalement vérolé. Même le Pakistan n'en est pas (pour combien de temps encore ?) à ce niveau.

Quant à la matière fissile, les données compilées par l'AIEA au sein de son Illicit Trafficking Database (forcément imparfaite, mais faute de mieux...) font état de 15 incidents relatifs à de l'uranium hautement enrichi ou du plutonium entre 1993 et 2008. Et à chaque fois sur des quantités bien en-deçà de la masse minimale à la fabrication d'une bombe.

3. Imaginons qu'un groupe terroriste mette la main sur un plan d'arme valable et sache reconstituer les informations potentiellement lacunaires. Il lui manque au moins la matière première. On l'a vu au-dessus, il lui est impossible de monter un programme d'enrichissement de l'uranium ou de fabrication de plutonium. Il lui en faut donc du prêt (presque prêt) à l'emploi. Et justement, des lieux de stockage et des réacteurs, il y en a quand même quelques uns.

Pour le plutonium, il paraît compliqué d'aller directement l'extraire par effraction des réacteurs, sans parler de son extrême dangerosité...

Il est évident que la sécurité des stocks d'uranium enrichi n'est pas optimale partout autour du globe, notamment autour de certains sites de recherche, en général moins surveillés que les militaires, mais même en ex-URSS (qui a été aidée par les USA) elle s'est grandement améliorée depuis les années 1990. Des progrès restent certes à réaliser... d'autant que l'effondrement d'un pays disposant de stocks de matière fissile (et il n'y a pas que les puissances nucléaires actuelles, Pakistan en tête, dont la situation a pu inquiéter et continue de le faire, notamment à moyen et long termes) pourrait faciliter les choses.

Bombe sale

Pour fabriquer une bombe sale, c'est en revanche beaucoup plus simple. Il "suffit" de se procurer de la matière radioactive et d'y attacher un explosif conventionnel. L'objectif recherché est la dispersion des substances radioactives et la contamination de nombreuses personnes.

Il existe de très nombreuses sources de déchets radioactifs un peu partout autour de globe, et il est plus facile d'en voler ou d'en acquérir que de l'uranium hautement enrichi. D'autant que les "disparitions dans la nature", de niveaux de dangerosité divers, sont en fait extrêmement fréquentes.

Bien sûr une telle arme est beaucoup moins destructrice qu'une bombe nucléaire. Et plus elle le sera, plus la matière radioactive qui la constitue sera difficile et dangereuse à manipuler par les terroristes. Pour autant, son utilisation, encore inédite malgré des ambitions affichées, aurait des conséquences potentiellement dévastatrices, en termes humains, économiques, psychologiques mais également de symbole : le centre ville d'une mégapole fermé pendant des semaines pour décontamination aurait de quoi rappeller furieusement l'après 11 septembre.

Ainsi il faut concilier en même temps une radoactivité suffisante pour irradier de façon nocive, une certaine maniabilité par les terroristes, et une capacité de dispersion importante pour toucher une zone assez étendue. Tout ça pour dire que malgré la relative facilité par rappport à une bombe nucléaire, la bombe sale n'est pas non plus à la portée du premier venu.

Le terrorisme radiologique peut également se passer d'explosif : la dispersion de la matière radioactive peut se faire par exemple dans le circuit de distribution d'eau d'une agglomération ou, plus simplement, par "contact", un peu comme l'infortuné Alexandre Litvinenko, mort semble-t-il après un empoisonnement au polonium 210, matière hautement radioactive.

Conclusion

On ne peut évidemment jurer de rien, mais même si elle est extrêmement effrayante, la perspective de voir Al-Qaeda se doter de l'arme nucléaire à moyen terme est très faible. L'hypothèse de la bombe sale, qu'il ne faut pas confondre avec la précédente, serait beaucoup plus dans les moyens du groupe terroriste, et en même temps beaucoup plus proche de son mode d'action classique basé sur les IED, même si elle nécessite une certaine maîtrise technologique.

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1 commentaire:

nicolas a dit…

hello, je pense qu'il serait judicieux de parler des psysops et du risque d'un false flag nuclear.
regardez par exemple le serie fiction proposé par the telegraph

http://www.telegraph.co.uk/culture/culturepicturegalleries/4220575/Blackjack.html

http://www.youtube.com/watch?v=gzZZQwU1vJM&feature=related