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vendredi 12 avril 2013

Publication "Guerre et économie : de l’économie de guerre à la guerre économique"

En juillet 2011 j'a participé au colloque "Guerre et économie : de l'économie de guerre à la guerre économique" organisé entre autres par AGS à l'Ecole Militaire. Mon intervention s'est faite autour du sujet "Etat, grande stratégie et protection de l'économie".

Les actes, grâce à la persévérance sans faille d'Olivier Kempf, ont enfin été publiés récemment chez L'Harmattan, reprenant et enrichissant les propos tenus lors de cette journée particulièrement variée et intéressante. Je reproduis ici l'article d'Olivier sur l'ouvrage, et je vous invite bien évidemment à l'acquérir le plus rapidement possible !

***

AGS, il y a quelques mois, avait coorganisé un colloque sur Guerre et économie (voir ici). Les actes viennent d’en être publiés. Mais le livre est un peu plus fourni que de simples actes d’un colloque, et il est un peu plus qu’un simple ouvrage collectif. En effet, par son thème et par sa volonté de réunir deux aspects des relations entre la guerre et l’économie, il a pour ambition de revisiter un sujet curieusement négligé en France, celui de l’économie de défense. Cette dernière est un peu plus vaste que la simple « économie de l’industrie de défense » à laquelle elle est souvent assimilée. Aussi, avoir un livre qui rassemble, entre autres, Jacques Sapir, Ch. Schmidt, N. Bouzou, Ch. Harbulot, Ali Laïdi suscite l’intérêt.
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Voici donc les Actes du colloque organisé par Participation et progrès, Alliance géostratégique et l’École de guerre économique, en partenariat avec EPEE, le 1er juillet 2011 à l’École militaire. Aperçu sur l’avant-propos et le sommaire complet:
Avant-propos
Guerre et économie : ç’aurait pu être un de ces colloques courants, aux sujets rebattus, où les figures habituelles dispensent à répétition leurs non-messages monotones. Et pourtant, cela fait des lustres qu’un colloque ne s’est pas interrogé sérieusement sur les rapports entre guerre et économie. Soyons ici précis : il y a bien sûr des colloques évoquant « l’économie de défense », et d’excellents : mais ils sont surtout orientés vers l’industrie de défense, sa concurrence, ses conditions, son avenir. Or, ce n’est pas ce dont nous parlerons.
Quant à l’économie de défense, si elle avait connu une certaine effervescence à la fin des années 1990, (grâce à des auteurs comme Christian Schmidt, Nicole Chaix, Jean-Paul Hébert (+), Jacques Aben, Jacques Fontanel, …), l’impulsion initiale n’a pas été suivie, à la différence des pays anglo-saxons où une école de « défense and peace economics » témoigne d’une vigueur certaine .
Pourtant, il faut bien constater, aujourd’hui, l’interpénétration de la guerre et de l’économie : l’économie étant guerrière, et la guerre teintée d’économie.
1/ L’économie est-elle en guerre ?
L’utilisation du vocabulaire de la stratégie dans le monde de l’économie, notamment celui de l’entreprise, ne date pas d’hier : stratégie, tactique, cible, offensive, objectif, … autant de mots utilisés par les managers ou les dirigeants de Bercy. il faut également constater une inflation du mot guerre dans le discours ambiant (guerre à la drogue, à la délinquance, à la pauvreté, à la mucoviscidose…) et plus particulièrement dans celui de l’économie : la « guerre économique » est une expression qui fait florès, sans même parler de la guerre des monnaies, la guerre des taux, la guerre des matières premières, …. Cela mérite qu’on s’y attarde à nouveau en posant cinq questions :
  • a/ Cette guerre économique recouvre-t-elle seulement la concurrence exacerbée entre les entreprises, dont les conditions seraient plus intenses aujourd’hui ? si oui pourquoi ? qu’est-ce qui a changé ? et comment expliquer les phénomènes de coopétition, qui paraissent bien loin d’une expérience guerrière qui chercherait toujours la destruction de l’opposant ?
  • b/ S’agit-il de l’effet d’une mondialisation plus poussée qu’avant et qui verrait l’apparition de nouveaux acteurs, dit émergents : ceux-ci utiliseraient des atouts économiques (faut-il parler d’armes ?) qui mettraient en danger les structures économiques des leaders précédents ?
  • c/ Faut-il évoquer la compétition accrue pour des ressources rares : l’énergie vient la première à l’esprit, si on pense aux débats sur le pic pétrolier ou « la guerre du gaz », mais on voit apparaître des tensions sur l’ensemble des matières premières qui toutes, à tour de rôle, connaissent des flambées spéculatives qui ne sont pas dues seulement au dérèglements des marchés ; de même, la question des « terres rares » monopolisées par la Chine, les disputes accrues sur la maîtrise de l’eau, l’achat croissant de terres arables constituent autant d’indices qu’il y a une interpénétration entre le jeu économique (meilleure allocation des ressources rares) et la réalité écologique.
  • d/ On a de même l’impression que l’espace économique s’est compliqué avec le cyberespace : l’informatique mise en réseau facilite le développement économique, mais ouvre dans le même temps de nouvelles failles que la concurrence exploitera : tout le domaine de l’intelligence économique a ainsi un soubassement cyber qui est le lieu d’affrontements discrets, mais ô combien efficaces, et que l’analyse économique doit appréhender, par exemple en se posant la question : s’agit-il de deux espaces conflictuels distincts, ou faut-il les intégrer ?
  • e/ Dernière question, celle du rôle des acteurs, et tout d’abord de l’État : celui-ci avait été remisé lors de la mondialisation bienheureuse, on s’aperçoit, avec la crise, qu’il conserve encore quelque utilité : il ne s’agit pas seulement de régulation, mais aussi d’assurer une garantie en dernier ressort, notamment quand les dettes privées ne sont plus couvertes par les mécanismes de marché. Cependant, outre ce rôle que l’on pourra dire traditionnel, n’y a-t-il pas place pour un rôle plus actif de l’État, au service des entreprises, et selon une logique nationale et souveraine ? de ce point de vue, la « guerre économique » constituerait la conjonction des intérêts publics et privés, aussi bien dans l’offensive que dans la défensive, et selon des règles tacites d’autant plus vigoureuses que les conditions « extérieures » seraient plus pressantes.
Autant de questions qui veulent analyser cette notion de guerre économique, et ne pas la prendre pour « argent comptant ». Mais il faut aussi aborder les choses selon un autre point de vue, celui de la guerre.
2/ La guerre n’est-elle dorénavant qu’affaire d’économie ?
Les historiens et les stratèges évoquent depuis longtemps l’économie de guerre : la guerre industrielle, initiée au milieu du XIX° siècle, a conduit aux guerres totales du XX° siècle : si on sait donc qu’économie et guerre ont parties liées, on se rend compte aujourd’hui que la façon de conduire la guerre dépend directement du mode d’accumulation et de production. Là encore, cinq questions se posent.
  • a/ Tout d’abord, une interrogation vient immédiatement à l’esprit : les modifications actuelles des systèmes de production et d’accumulation économiques vont-ils avoir des conséquences sur la conduite de la guerre, et lesquelles ?
  • b/ En supposant que oui et en allant plus dans le détail, comment la complexité de l’économie (qu’on vient d’évoquer) affecte-t-elle déjà le déroulement de la guerre ? Y a-t-il des gammes de la guerre comme il y a des gammes de produits ? Peut-on parler de guerres low-cost qui s’opposeraient aux guerres high-cost, qu’on n’ose dire haut de gamme ? Et comment ces deux types de guerre peuvent-ils coexister ? Un acteur de la guerre, régulier ou irrégulier, a-t-il le choix lorsqu’il construit son appareil militaire ? Est-il optimal (à supposer que cela soit possible) de vouloir se positionner dans toutes les gammes, ou la préférence donnée à l’une ne conduit-elle pas à une asymétrie systémique ? Ne faut-il pas parler de « concurrence » des modèles de guerre, en utilisant les outils de l’analyse économique pour déterminer le choix le plus efficient ?
  • c/ La guerre contemporaine connaît une profonde mutation, n’étant plus que rarement régulière. Cet élargissement de la conflictualité paraît d’ailleurs similaire à l’élargissement de la compétition économique que nous avons déjà évoqué. Ne faut-il pas, dès lors, introduire l’espace économique comme un des nouveaux espaces lisses de la guerre, le macro renvoyant au stratégique, le micro au tactique ?
  • d/ Pareillement, la notion de crise est également utilisée par les stratèges et les économistes : y a-t-il une liaison de cause à effet entre une crise économique et une crise stratégique ? Cette liaison obéit-elle d’ailleurs à une causalité simple ?
  • e/ Comment les stratèges contemporains utilisent-ils les outils économiques ? cette question se pose au travers de la privatisation de la guerre (développement des sociétés militaires privées, mais aussi des sous-traitants locaux) et donc du partage du monopole étatique de la violence ; elle se pose aussi dans le contexte de l’approche globale, l’action militaire ne pouvant plus à elle seule décider de l’issue d’un conflit et devant donc se conjuguer avec d’autres actions (sécuritaires, diplomatiques, d’éducation, de justice, de développement) : quelle coopération envisager avec les acteurs économiques, à buts lucratifs ou non, dans la sortie de crise ? Comment concilier le profit des uns et les buts de guerre des autres ?
On l’a compris, les questionnements sur la guerre et l’économie ont pris une épaisseur nouvelle, à l’aune des évolutions tant du monde économique (mondialisation, crise de 2008, émergence) que du monde stratégique (guerre irrégulière, développement de réseaux privés, crise écologique, révoltes arabes).
Un colloque ne propose que des réponses forcément partielles à ces questions : espérons simplement qu’il contribuera à relancer l’intérêt pour ce champ passionnant qu’est l’économie de défense.
Les textes réunis ici ne reprennent pas l’ordre adopté lors du colloque : ils ont été réordonnés et augmentés de quelques contributions nouvelles. Une première partie s’intéresse à la guerre face à l’économie, afin de penser économiquement la guerre (A) mais aussi de décrypter le rôle de l’économie dans la conduite de la guerre (B).
Une deuxième partie étudie la guerre économique, en évoquant l’économie en guerre (A) puis en décrivant quelques procédés de guerre économique (B).
Avant propos : des relations entre la guerre et l’économie (O. Kempf)
1ère partie : la guerre face à l’économie
  • Thème 1 : Penser économiquement la guerre
  • Crises et guerres : de la crise économique à la crise stratégique (Christian Schmidt)
  • L’économie de guerre a-t-elle encore un avenir (Jacques Sapir)
  • La guerre et l’économie : de la micro à la macro ; du tactique au stratégique (Olivier Marcotte)
  • Mutations de l’économie, formes de la guerre (Nicolas Mazzucchi)
  • Thème 2 : rôle de l’économie dans la conduite de la guerre
  • Le modèle low cost appliqué à la guerre (Stéphane Dossé)
  • Guerre irrégulière, actions civiles, actions militaires (François Chauvancy)
  • La guerre, la ville et l’économie (Bénédicte Tratnjek)
  • Entreprenariat militaire et modèle économique : esquisse d’une typologie historique du recours au mercenariat (Georges-Henri Bricet des Vallons & Sébastien Le Gal)
2ème Partie : la guerre économique.
  • Thème 3 : L’économie en guerre
  • État, grande stratégie et protection de l’économie (Jean Pujol)
  • La grille de lecture Puissance/Marché/Territoire (PMT) (Christian Harbulot)
  • Les pays en guerre économique (Ali Laïdi)
  • La piraterie maritime : un business porteur ? (Sonia Le Gouriellec)
  • La guerre et l’entreprise (Jacques Hogard)
  • Cyberguerre et économie (Guillaume Tissier)
  • Thème 4 : procédés de la guerre économique
  • Monnaies : l’Europe doit s’armer pour éviter la guerre (Nicolas Bouzou)
  • Guerre en coalition et guerre des normes (Florent de Saint Victor)
  • De la sécurité énergétique à la sécurité des flux (Olivier Kempf)
  • Stratégie des approvisionnements (Matthieu Anquez)
  • L’affrontement sino-américain autour des terres rares, entre survie et expansion des puissances (Edouard Chanot)
Conclusion (Pierre Pascallon)
  • Bibliographie
  • Table des matières



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vendredi 28 septembre 2012

Chronique Industrie – septembre 2012 : l’industrie IT européenne en voie de marginalisation ?


Alors que le cyber est désormais conjugué à toutes les sauces (d’ailleurs le MinDef a signalé le petit rôle d’AGS dans l’émergence du débat stratégique sur le sujet) et que le mois de septembre a vu pléthore d’annonces des géants de l’électronique grand public, un rapport d’AT Kearney dresse un constat pessimiste sur l’état de l’industrie IT européenne.



Ainsi, seulement 15 des 100 premières sociétés IT mondiales (matériel, logiciel, services, semi-conducteurs, électronique grand public…) ont leur siège social en Europe et parmi elles aucune n’est leader sur son marché. Si l’on regarde le marché européen des SSII, on s’aperçoit qu’il est très morcelé, avec très peu de fournisseurs capables d’adresser les grands appels d’offres internationaux. Les sociétés nord-américaines et (de plus en plus) indiennes en profitent pour placer leurs pions, y compris chez nous, comme en témoigne le récent rachat de Logica par le canadien CGI pour 2,6 milliards d’euros.

Les emplois du secteur, qui s’élèvent à 3 millions aujourd’hui, quittent le Vieux Continent au profit des pays émergents, notamment d’Asie. Et faut-il le rappeler, on ne parle pas ici que de main d’œuvre non qualifiée, mais aussi de façon croissante des activités de recherche et développement. Rien d’étonnant car la plupart des acteurs, occidentaux ou non, s’orientent vers un modèle global assez uniforme dans lequel les développements sont réalisés en Inde, au Vietnam ou même en Egypte, avec un front office local réduit à sa plus simple expression chargé de gérer la relation client.
Or il est évident qu’une industrie IT vigoureuse est clé pour la compétitivité d’une économie toute entière ne serait-ce que par l’importance prises par les technologies de l’information dans la part de R&D mondiale (qu’il s’agisse de produits de grande consommation ou des domaines touchant à la souveraineté nationale).
Comme le souligne le rapport d’AT Kearney, la tendance s'est accélérée récemment dans d'autres secteurs connexes, tels que les semi-conducteurs, où des entreprises européennes telles que Qimonda ont mis la clé sous la porte.
Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer ce phénomène et en premier lieu, ce n’est pas surprenant, le coût de la main d’œuvre. Ainsi le salaire moyen d’un ingénieur en Europe est de 75900$ en 2010, contre 26800$ en Inde et 16900$ en Chine (voir page 18), même si les écarts tendent à se réduire.
L'Europe souffre également d'un manque d'ingénieurs et scientifiques qualifiés, en partie dû au manque de valorisation des filières de recherche et à la désaffection pour les sciences à l’université. Ainsi 17% de nos étudiants sont inscrits en sciences, ingénierie ou informatique, contre 31% en Chine. Nous n’avons pas (encore ?) l’attractivité des États-Unis qui compensent le relatif désintérêt de leurs citoyens par un apport massif d’étudiants et de travailleurs qualifiés provenant du monde entier.
Le manque de financement est un autre problème souligné par le rapport. L'Europe investit 15 milliards de dollars de moins par année dans le capital-risque que les USA, selon une étude récente de la Commission européenne. La même étude a montré que l'Europe investit 0,8 point de moins du PIB dans la R&D que l’Oncle Sam et 1,5 point de moins que le Japon.
Des entreprises américaines et asiatiques comme Samsung, Qualcomm, Panasonic, Sony ou LG figurent ainsi aujourd'hui parmi les dix premiers déposants de brevets les plus prolifiques dans l’Union Européenne.
Quelques pistes de réflexion, non inédites ni révolutionnaires, sont avancées par le rapport pour pallier cet état de fait et peut-être faire oublier l’échec la Stratégie de Lisbonne.
Si nous sommes définitivement (?) à la traîne dans l’électronique grand public, nous devons mieux capitaliser sur notre position dans l’ingénierie système (nous avons des systémiers de premier plan) ou l’embarqué (combinant logiciel et matériel) et leurs multiples applications industrielles, de l’automobile à la défense. Cela suppose de se concentrer sur quelques domaines sans vouloir se disperser à courir trop de lièvres à la fois, pour diriger nos maigres moyens financiers sur les bonnes cibles.
Le rapport évoque également la piste, qui peut prendre des allures de serpent de mer, des pôles de compétitivité européens. Ils pourraient permettre de contourner les limitations dues aux cloisonnements nationaux et d’améliorer les conditions de financement des projets de R&D. Encore faut-il que la crise de l’euro nous laisse des marges de manœuvre et surtout que les différents membres de l’UE s’entendent sur la distribution desdits pôles, ce qui n’est pas une mince affaire…
Autre point que j’ai moi-même souvent abordé, le cadre de financement des start-ups innovantes est largement déficient. Sans parler de Small Business Act, il s’agit véritablement d’assurer à nos jeunes pousses les moyens de se développer et faciliter leur transformation en ETI voire en champion national (Quel est l’âge moyen de nos champions nationaux ? Avons-nous des Facebook, Google, Apple, Microsoft ou même IBM ?).
Parce que la technologie passe avant tout par le facteur humain, il convient de renforcer et revaloriser les filières académiques scientifiques et techniques, en s’inspirant de l’exemple des pays nordiques. L’attractivité vis-à-vis des ressources qualifiées est également un facteur clé de compétitivité, même s’il est sujet à polémique en période de crise économique et d’augmentation du chômage.
Enfin, le dernier axe avancé concerne la sécurisation de l’accès aux matières premières nécessaires aux industries high tech, qui ne sont pas purement virtuelles. Ceci passe par des accords avec les fournisseurs de terres rares (en veillant à la diversification des fournisseurs pour ne pas rester dépendants de … la Chine) mais également en développant d’avantage l’industrie du recyclage, deux sujets sur lesquels notre voisin allemand a une longueur d’avance.

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vendredi 11 mai 2012

Chronique industrie – mai 2012 : « l’Europe de la défense, vu de moi elle ne fonctionne pas »


Le mois dernier, je faisais ici un résumé de l’intervention du général Jean-Robert Morizot lors de la conférence « Défense-Aéronautique : quelle adaptation des stratégies des industriels »sur le thème « quelles attentes des armées face aux industriels de la défense ? ». En ce mois de mai, je reviens succinctement sur les paroles du DGA Laurent Collet-Billon, qui avait ouvert la conférence.


Même sans révélation fracassante, l’intervention de Laurent Collet-Billon résonne d’une façon particulière, au lendemain d’une campagne présidentielle pauvre sur le plan international mais avec quelques saillies sur l’importance de l’industrie française, dont notre BITD est une part non négligeable (250 000 emplois avec la sous-traitance).

Un constat pour commencer : les USA, dont la suprématie technologique et militaire est et sera de plus en plus contestée par l’Asie (le DGA mentionne ici implicitement la Chine, mais il est vrai que ce terme est extrêmement vague d’un point de vue géopolitique), se désengagent de l’Europe. Cette dernière doit donc, même si elle a du mal à y croire, assumer sa propre défense ; ce dont aucun des pays membres de l’Union Européenne n’est actuellement capable. Alors que les budgets militaires indiens et chinois ne cessent de croître, que celui des Etats-Unis reste loin devant tous les autres, seuls les Britanniques sont dans une démarche similaire à celle des Français sur le Vieux Continent. Ainsi les deux pays couvrent à eux seuls les 2/3 de la Recherche & Développement de défense de l’UE, alors que les autres pays sont plus favorables aux achats sur étagère (aux Américains principalement).

France et Royaume-Uni figurent d’ailleurs dans le Top 5 des producteurs d’armements dans le monde – relativement stable ces dernières années, représentant 90% des ventes –, avec la Russie, Israël, et bien évidemment les Etats-Unis, qui « jouent dans une autre cour ». Une hiérarchie qui est de plus en plus remise en question par les émergents, chinois bien sûrs, mais également coréens (notamment dans le naval) ou turcs. Ces nouveaux acteurs, sans surprise, s’appuient sur les transferts de technologies – car il est aujourd’hui impossible d’exporter sans montrer qu’il y a création de valeur locale – pour monter en puissance, et essayer de transformer leurs achats à l’étranger d’hier ou d’aujourd’hui en ventes demain. Toujours est-il que la France, qui a réalisé 6,5 milliards d’euros de ventes à l’export en 2011, a un catalogue qui pour Laurent Collet-Billon constitue une alternative crédible à l’offre américaine sur son périmètre, permettant à ses clients (d’une diversité régionale assez importante) de disposer d’une « souveraineté réelle ».

Notre pays pousse l’émergence d’une BITD de dimension européenne, hormis sur certains domaines comme la dissuasion ou la cryptographie. Ce qui n’est pas l’idée de tous les membres de l’UE dont certains, au-delà de l’appétence citée plus haut pour le made in USA, favorisent une mise en concurrence totale au sein de l’Union, y compris pour ce qui touche aux études amont (les Suédois notamment, champions du low cost dans l’aéronautique). En tout état de cause, la mutualisation semble être le seul moyen de pallier l’augmentation qui semble sans fin des coûts des programmes d’armements depuis la Deuxième Guerre Mondiale (de 2% par an pour les équipements à faible contenu technologique comme les véhicules de transport de troupes à 5% par an pour les chars de combat).

Nous ne sommes cependant pas prêts à la mise en place d’une Europe de la défense de l’Atlantique à la Mer Noire, pour des raisons tant politiques qu’économiques. Mieux vaut s’appuyer sur un petit noyau de bonnes volontés et des initiatives bien ciblées pour obtenir des résultats concrets sans dilapider les faibles moyens dont nous disposons, tout en assurant l’alignement avec nos objectifs stratégiques. Laurent Collet-Billon, préconise donc pour avancer rapidement de privilégier les échanges bilatéraux avec le Royaume-Uni, à l’image des accords de Lancaster House en 2010, et de laisser les autres pays de l’UE adhérer ou non. Inutile de dire que devant une assemblée où EADS était bien représentée, et dans le contexte politico-budgétaire actuel, de tels propos ont entrainé la question de l’axe franco-allemand. Le DGA a répondu qu’il était très dubitatif sur la volonté de nos amis d’outre-Rhin de coopérer dans le domaine de la défense, et a souligné la divergence de vision entre nos deux pays. Une divergence qui s’est manifestée notamment dans le partage industriel relatif à l’A400M, ainsi que dans les variations concernant les volumes commandés.

Autre moyen : les « travaux pratiques », pour reprendre l’expression de Laurent Collet-Billon, où autour d’un projet amont, la coopération se fait d’abord entre industriels (et non entre Etats), qui ont la responsabilité d’assurer l’adhésion de leur pays ; ce qui peut être aléatoire dans un contexte de cloisonnement encore fort des marchés nationaux. Ceci doit permettre à la fois de mettre en valeur la R&D de l’UE et de préparer de futurs programmes communs, tant sur les aspects technologiques que sur la gouvernance desdits programmes.

Dans une intervention où l’Agence Européenne de Défense n’a, à ma connaissance, pas été citée, le DGA est également revenu sur le nécessaire soutien aux petites entreprises innovantes, donnant l’exemple du dispositif RAPID, sans lequel « nous nous ferons bouffer ».

En résumé, la pérennité de notre BITD nationale passe paradoxalement par une plus grande coopération, mais réfléchie et ciblée, avec (certains de) nos partenaires européens, même si cela ne va pas jusqu’à une « Europe de la défense ». Ceci, pour paraphraser Ulrich Beck, nécessiterait certainement de mettre de côté une partie de notre autonomie, mais favoriserait un gain réel de souveraineté à plus long terme.

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vendredi 3 février 2012

Citation de la semaine : de la pertinence du fabless

Citation du patron d'un grand fond d'investissement français, à resituer dans les débats (ou les invocations) sur le made in France :


Le fabless, c'est de la mégaconnerie

On pourra relire mon article Real men have fabs

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samedi 21 janvier 2012

Citation de la semaine (anonyme) : ingénieurs des grandes écoles et R&D

Citation récente d'une de mes connaissances qui travaille dans l'industrie de défense :
Je vous en veux à vous, les ingénieurs des grandes écoles (Polytechnique, Mines...). Plutôt que de bosser dans la technique, vous préférez faire du management. Il faudrait que vous soyez obligés de consacrer 10 ans à la R&D en sortant de l'école. C'es du gâchis d'intelligence.

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lundi 16 janvier 2012

Chronique industrie – janvier 2012 : de la motivation des employés du secteur défense

Obsession des résultats court-terme et du chiffre, client roi, postures usantes, objectifs irréalisables, pression managériale, tâches répétitives, mobilité forcée, perte de sens, les causes de stress et de souffrance dans la vie professionnelle sont nombreuses. En contact régulier avec des employés de diverses entreprises de défense, de l’ensemble des filières (marketing, ventes, programmes, R&D…), j’évoque brièvement dans cet article deux points qui reviennent assez souvent dans les entretiens que j’ai avec eux sur leur motivation.

On pourra les mettre en perspective avec le sondage interne réalisé chez EADS fin 2009, révélant notamment un désengagement des salariés, alors que le géant de l’aéronautique est pourtant l’entreprise préférée des futurs ingénieurs français.


Attention, mes propos concernent principalement les emplois technologiques qualifiés.

1/ Je suis proprement effaré de constater que de nombreux ingénieurs et techniciens travaillant dans les bureaux d’études de nos plus grands industriels, et notamment de défense, ont tellement le « nez dans le guidon » qu’ils ne connaissent pas les tenants et aboutissants des programmes auxquels ils participent, ni même les doctrines d’emplois qui sous-tendent les systèmes, matériels et logiciels qu’ils développent. Souvent, si l’on exclut les très expérimentés et les architectes, ils ont une vision très limitée de l’activité globale de leur entreprise, de leur business unit, voire des services voisins du leur. Quels marchés, quels clients, quels produits, quels besoins opérationnels, quels concurrents ? Autant de questions qui restent trop souvent sans réponse. Parmi les plus jeunes, j’en connais même qui ne savent même pas quel est le nom de l’entité à laquelle ils appartiennent… La finalité de leurs tâches leur échappe donc, face aux impératifs quotidiens de délais et de coûts.

Pour ma part je trouve que c’est une faute professionnelle de la part des managers de ne pas savoir mettre en perspective les travaux accomplis par leurs équipes vis-à-vis de ces dernières. Le monde de la défense est assez diversifié et ouvert sur un grand nombre de domaines pour que l’on puisse lier facilement la technologie (et donc l’ensemble des technologies entre elles, notamment dans un produit ou système), l’opérationnel (i.e. l’emploi militaire), l’économique et le géopolitique. Il n’y a pas de raison que ce type d’action soit uniquement dirigé vers l’extérieur, i.e. les clients et les décideurs publics.

D’autant que de ce que j’ai pu en voir, expliquer l’importance de chacun et faire partager les ingénieurs entre eux mais aussi avec la direction de la stratégie, le marketing…, ça marche plutôt bien pour valoriser le travail de tous. En bref, donner une ouverture horizontale et verticale, une vision et du sens pour éviter l’enfermement dans le quotidien et le routinier.

2/ Deuxièmement, et c’est intimement lié, on doit donner à chacun des perspectives d’évolution de carrière concrètes. Sans aller jusqu’à du « à la carte » irréaliste et ingérable et en évitant le syndrome de la « carrière tracée à l’avance », un ingénieur ou un technicien doit toujours pouvoir disposer d’une vue claire des alternatives qui s’offrent à lui dans les années à venir : fiches de postes et responsabilités afférentes, compétences nécessaires (techniques, managériales…), durées indicatives des jalons à passer. Et cela aussi bien dans une filière « managériale » qu’une filière « expertise », cette dernière devant être valorisée : ceux qui se plaisent dans la technique ne doivent pas être stigmatisés.

Cela nécessite la mise en œuvre de réels « parcours » qui ne soient pas uniquement du ressort de la communication pour faire beau sur les brochures RH. Pour cela il faut donc un réel suivi en transverse et une pression sur la hiérarchie locale pour lui imposer de laisser ses équipes évoluer (ce qui n’est pas aisé, étant donné qu’on aura souvent tendance à se garder les « bons » sous le coude). Là encore, le monde de la défense, pour autant que l’on parle d’entreprises présentes sur plusieurs marchés, les possibilités sont énormes. La connexité des sujets, des technologies, des méthodes…permet d’aborder des contextes variés, et petit à petit de compléter sa palette de compétences, avant éventuellement de se spécialiser. Sans tomber dans l’excès inverse de la mobilité forcée…

L’entreprise doit penser à son avenir : cela passe par une vision prospective de sa pyramide des âges et des compétences, et cela doit se faire avec ses employés, qui sont les premiers intéressés. Tout cela pour dire qu’une réflexion sur l’avenir des différents métiers (plus d’intégration, moins de réalisation en interne, technologies de plus haut niveau d’abstraction….) se fait de bout-en-bout, depuis la stratégie business jusqu’au dispositif de suivi effectif de la mobilité.

*

Dans un prochain article je reviendrai sur quelques traits caractéristiques des emplois civils dans l’industrie de défense, fréquemment mentionnés par mes interlocuteurs du secteur, et qui font écho aux points ci-dessus.

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jeudi 15 décembre 2011

Citation de la semaine : les transferts de technologie

C'est un fait, les grands pays émergents, souhaitant monter en puissance et renforcer leur propre base industrielle, exigent des transferts de technologies dans le cadre des contrats d'armements qu'ils octroient aux grands acteurs traditionnels, souvent occidentaux.

J'ai assez insisté ici sur le revers de la médaille de ses transferts, qui évidemment contribuent à créer de futurs concurrents à l'export (voire à domicile), dans un marché qui se tend, contraintes budgétaires obligent. D'autant que tout le monde ne joue pas le jeu défini contractuellement (restrictions liées à l'exploitation commerciale des technologies transférées notamment), la Chine en tête.

Ceci dit, pour ce haut dirigeant de l'un de nos fleurons de l'industrie de défense (dont je respecte l'anonymat), l'équation est très simple :
De toute façon, le choix est vite fait : soit on meurt tout de suite, soit on prend le risque de mourir dans 20, 30 ou 50 ans. En espérant que dans l'intervalle on ait trouvé d'autres domaines de différenciation dans lesquels prolonger notre avance actuelle
De fait, les budgets actuels de défense des pays de l'UE, face à l'augmentation de ceux des pays émergents, font que les desiderata de ces derniers pèsent lourd dans la balance. Ceci dit, si on arrêtait de se concurrencer bêtement, si on s'appuyait sur une réelle politique industrielle, il y aurait moyen de constituer un "marché intérieur" plus conséquent et une force de frappe démultiplier pour aborder les marchés à l'export.

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samedi 10 décembre 2011

Chronique industrie – décembre 2011 : consolidations en vue aux Etats-Unis dans les services ?

Alors que le Pentagone pourrait avoir à réduire son budget de près de 450 milliards de dollars dans les dix prochaines années, les industriels de défense américains s’inquiètent pour leurs débouchés. Et certains anticipent une phase de consolidation après une décennie d’explosion du nombre des fournisseurs américains dans le domaine des services.


L’heure est grave. Les defense contractors n’apprécient pas les nouvelles orientations de l’administration américaine en ce qui concerne les achats d’armements, et ils le font savoir.

Dans une lettre commune à Leon Panetta, patron du DoD, une centaine d’entreprises, sous la coordination de l’Aerospace Industries Association, le pressent de renoncer aux changements qu’il promeut dans les pratiques de contractualisation : transfert de risques sur elles dans le cadre de développement d’armes, pression sur les marges, suspension de certains programmes si le fournisseur de se soumet pas à la nouvelle politique. En cette période de budget très contraint, même pour les Etats-Unis, certains analystes affirment que les pouvoirs publics de l’Oncle Sam se sont lancés dans la « guerre du profit ».

Les industriels insistent sur le fait que le modèle actuel de répartition du risque financier est pour beaucoup dans le leadership technologique des Etats-Unis, et se montrent pessimistes (pour eux) sur les impacts des changements proposés :

The department's proposed changes to this model will have significant competitive, financial, and employment implications (especially for small- and medium-sized suppliers) that we do not believe have been fully considered by the government or by the Congress

En face, Shay Assad, responsable de la politique achat et pricing du DoD, nie toute mauvaise intention ou changement radical, en précisant qu’il ne s’agit que de favoriser la concurrence et de motiver les industriels à diminuer leur structure de coûts, mais en maintenant un niveau de profit acceptable pour eux. Il se veut rassurant face aux investisseurs :

We don't want situations where we're asking companies to take an unreasonable risk. The idea that there is a new policy going on here, it's just not true.

Il reconnaît cependant que la Defense Contract Management Agency connait une petite révolution, notamment au travers de l’embauche de 350 experts des achats. Ceci a permis la mise en œuvre d’une base de données assez complète destinée aux responsables de programmes, et leur donnant une vision précise de a structure des coûts de l’ensemble des fournisseurs du Pentagone. Et donc de ce que devrait être le « coût réel » d’un programme. Ce qui finalement n’est qu’une remise à niveau par rapport aux standards en vigueur dans la plupart des directions achats du secteur privé… et la base de toute négociation sérieuse.

Ceci ne suffit pas à rassurer une industrie, habituée à un client public fort dispendieux, qui s’inquiète pour son avenir à moyen terme. Si les débouchés immédiats sont sécurisés (les budgets étant largement calés à aujourd’hui), ce n’est pas le cas au-delà de quelques années :

With the current budget set and next year’s “largely established,” contractors are “about 21 / 2 years away from any real impact,” said Mark DeYoung, president and chief executive of ATK, which specializes in producing ammunition and rockets. “Beyond that, there’s a lot of uncertainty. . . so I won’t try to predict what happens 21 / 2 years from now.”

D’autant que le Pentagone (sacrilège !) veut injecter plus de concurrence parmi ses fournisseurs, qui selon Mark Skinner, adjoint militaire du patron des achats de l’US Navy, est le principal levier d’optimisation des coûts :

We have a big hammer, which is competition, and then we have a teeny-weeny screwdriver, which is award fees

Face à cet état de fait, certains (mais c’est le cas dans tous les secteurs, donc pas vraiment un scoop !) ont commencé à réduire leurs frais de structure et leurs fonctions support. Mais la recherche de nouveaux marchés se fait également pressante. Le mois dernier j’évoquais dans ces colonnes l’attrait (plus vraiment nouveau) pour le cyberespace (Le cyberespace, nouvel Eldorado des industriels de défense ?), domaine très prometteur, même s’il n’est pas a priori à lui seul à même de compenser des réductions de coûts annoncées.

Les analystes de Booz Allen Hamilton estiment qu’une part importante de la base industrielle de défense pourrait disparaître, car une part importante des dépenses se déplacent des investissements en R&D vers des services et du soutien pour des systèmes et plateformes existants.

Military investment spending on new acquisitions and R&D is expected to decline from a high of US$253 billion in 2008 to a projected $125 billion in 2016. With backlogs continuing to erode, underinvestment in R&D threatens to create a hollow industrial base lacking the essential capabilities to develop innovative technologies and build new weapons systems

Ce qui déplace les cibles potentielles vers les petits fournisseurs de services. Le rapport «Structure and Dynamics of the U.S. Federal Services Industrial Base 2000-2010 » du Center for Strategic and International Studies publié en novembre 2011 montre clairement que les services ont prospéré depuis le début des années 2000, aidés en cela par les budgets dédiés aux opérations en Afghanistan et en Irak. Ainsi les fournisseurs de services du Pentagone sont passés de 60 000 à 157 000 (dont 115 000 PME) entre 2000 et 2010. Sachant que le Top 5 (Lockheed Martin, Northrop Grumman, Boeing, Raytheon, General Dynamics) pesait environ 20% des quelques 200 milliards du gâteau global en 2010. Il est intéressant de noter que les 3 premiers, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont issus de rapprochements post Guerre Froide, d’ailleurs sur la chaude recommandation du DoD, qui à l’époque (mais ils étaient alors surtout des constructeurs et équipementiers) leur prédisait une alternative simple, la consolidation ou la mort :

  • Northrop a fusionné avec Grumman
  • MCDonnell Douglas a intégré Boeing
  • GE Aerospace est devenu une partie de Martin Marietta, plus tard intégré à Lockheed Martin

Le paysage dans le domaine des services est aujourd’hui très éclaté, avec un très grand nombre de tous petits contrats, conclus et réalisés localement. Et la tentation est forte aujourd’hui, pour les contractors de rang 1, de récupérer en interne tout ce pan du marché qui leur échappe. Hors du fait de leurs frais de structure, ils ont du mal à être compétitifs sur les tous petits engagements : 75% des fournisseurs sur les contrats à moins de 25k$ sont des PME. D’où la tentation des géants de procéder à une concentration capitalistique, moyen pour eux d’éviter la concurrence…

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dimanche 13 novembre 2011

Chronique industrie – novembre 2011 : le cyberespace, nouvel Eldorado des géants de la défense ?

Article déjà publié sur Alliance Géostratégique


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En cette période de forte tension budgétaire sur la défense, y compris aux États-Unis, les grands industriels du monde militaire, cherchant à sécuriser leurs débouchés et trouver de nouveaux relais de croissance, privilégient de plus en plus les technologies duales. C’est donc tout naturellement qu’ils se penchent sérieusement sur le cyber (mais également, dans un tout autre genre, sur le marché de l’énergie, comme le fait DCNS).

En témoignent les rachats, depuis quelques années, de nombreuses sociétés spécialisées par les EADS, Raytheon, BAE Systems, Lockheed Martin ou General Dynamics (voir notamment Les industriels de l’armement se tournent vers la cyberguerre).

Boeing, est, du moins en termes de marché (et pas nécessairement de capacités), un peu en retard sur ses pairs dans le domaine. L’annonce de ses résultats du troisième trimestre 2011, alors qu’elle a naturellement accordé une place importante à l’aviation commerciale, n’a quasiment pas fait état du cyber. Il monte cependant en puissance avec l’acquisition récente de plusieurs acteurs comme eXMeritus(échange sécurisé de données) et Narus (supervision de réseau), et vient d’ailleurs d’inaugurer en grande pompe un nouveau « Cyber Engagement Center ». Hasard ou coïncidence, il se trouve à une centaine de mètres de la NSA, à Fort Meade. Sa fonction première sera (avec deux autres centres déjà existants) d’assurer la sécurité du propre réseau de Boeing, l’un des plus étendus au monde, avec près de 250 000 utilisateurs répartis dans le monde. Comme celui d’autres entreprises de défense (19 entreprises de défense piratées), il est mis à rude épreuve, notamment par la faute d’utilisateurs négligents. Mais il s’agira également d’offrir une vitrine pour les clients gouvernementaux ou étrangers sur ses activités de cybersécurité, et d’aider au développements de nouveaux produits.

Comme l’indique John Hinshaw, patron de Boeing Information Solutions :

The risks to industry and government cyber security grow every second of every day. We’ve established this center to work collaboratively with our customers to help defend their critical infrastructure — as well as our own.

Si les analyses estiment les investissement américains à venir dans le cyber à plusieurs dizaines de milliards de dollars, pas sûr cependant que cela compense les coupes attendues, qui pourraient atteindre le trillion de dollars dans la décennie qui vient, comme l’indique Dennis Duilenburg, patron de la branche défense de Boeing :

D’un point de vue opérationnel, du point de vue de la productivité, nous partons du principe que ce scénario du pire va arriver. Nous adoptons notre structure de coûts pour faire face à une réduction du budget de 1.000 milliards de dollars

Et on sent la nervosité des defense contractors aux Etats-Unis, face aux nouvelles stratégies d’acquisition de la puissance publique, qui cherche la compétitivité prix (voir par exemple US firms said considering skipping Army truck bids). En tout état de cause, la stratégie d’appui sur un mix dual militaire-civil est plus que jamais d’actualité (La tentation du civil des fleurons du militaire) afin de compenser les décalages de cycle dans les deux univers. Si l’on continue sur le cas de Boeing, alors qu’il y a environ cinq ans, la répartition était de l’ordre de 60-40 en faveur du militaire, aujourd’hui elle se situe autour du 50-50. La balance devrait pencher du côté civil dans les années à venir, notamment par le biais de la croissance des marchés commerciaux (non militaires) en Asie. Ce n’est pas pour rien que le 1000ème Boeing 777 est en cours de construction.

Le terme de « point d’inflexion » évoquée par les dirigeants de Boeing pour leur activité est certes excessif, car le cyber occupe encore une place réduite dans leur chiffre d’affaires et dans leurs investissements. Il est entendu que les technologies de l’information sont montées en puissance depuis longtemps au sein de leur offre (équipements et systèmes militaires et civils), aidées en cela par la vogue du Network Centric Warfare. Il est évident que la Transformation n’a pas porté tous les fruits espérés en termes de revenus, suite notamment à l’annulation de nombreux programmes ces dernières années. Mais alors que l’impression d’insécurité informatique s’accroît (voir par exemple la Global Information Security Survey menée par Ernst & Young), se dresse devant les industriels de l’armement un marché d’envergure mondiale, bien supérieur aux seules dépenses américaines (sur le seul segment du logiciel, il s’élève en 2010 à environ 16 G$). D’autant plus que de nombreuses voix appellent à plus de coopération entre acteurs privés et publics, y compris au sein du DoD :

The Internet has fueled advancements and opportunities in business, medicine and other spheres, said Army Gen. Keith B. Alexander, commander of U.S. Cyber Command and director of the National Security Agency on Fort Meade, Md.. However, he added, protecting networks from information theft or attack by hackers is a big job.

When you look at the vulnerabilities that we face in this area, it’s extraordinary,” Alexander said. Government and commercial networks worldwide have experienced repeated assault by hackers over the past several years, he noted.

What we see is a disturbing trend, from exploitation to disruption to destruction,” Alexander said.

DOD views cyberspace as a domain such as air, land, sea and space, the general said. New and better ways must be developed in partnership with private industry to defend the nation’s military and commercial information networks, he said.

Cependant, attention, car les structures de marchés diffèrent fortement de ceux auxquels il sont habitués, notamment en ce qui concerne la durée de vie des produits (obsolescence extrêmement rapide) et le time-to-market nécessaire pour répondre de façon réactive aux nouvelles menaces. Ce qui fait dire, de façon excessive (mais c’est parce que sa connaissance du cyberespace reste apparemment superficielle et « idéalisée »), à l’analyste financier Byron Callan, qu’il existe une opposition entre l’approche industrielle et commerciale actuelle des industriels de la défense et celle qui est nécessaire pour réussir dans le cyber :

I think cyber is still a business that gets down to individuals, as opposed to plants and facilities. It’s always a hard market. It’s not the same as visiting a factory. That’s why you talk about intellectual prowess in cyber.

Toujours est-il que la partie risque d’être acharnée, sur un secteur très éclaté et concurrentiel, face aux acteurs « traditionnels » du domaine, qu’ils soient éditeurs de logiciels, constructeurs ou prestataires de services. Ces derniers comptent bien lutter avec leurs propres armes, même s’ils n’ont pas toujours la puissance de feu des grands industriels de l’armement.

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