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mardi 8 mai 2012

Colloque « Se révolter au 21ème siècle » le 14 Mai 2012 !


Voici donc le prochain colloque qu’organise  « Participation et progrès » et l’École de guerre économique » : « Se révolter au XXI° siècle« . Parce que le vocabulaire de la révolte a changé par rapport au 19° mais aussi au 20° siècle, et qu’on voit apparaître plein de choses nouvelles qu’il s’agit de comprendre. Un colloque interdisciplinaire, intergénérationnel, parce que le mélange est un bon moyen d’acquisition de la connaissance.
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Avec des beaux noms comme Dominique Wolton, Gérard Chaliand, Jean-LucRacine, Frédéric Charillon, Jean Dufourcq, Hervé Kempf , Jérémy Ghez, François-Bernard Huyghe …
Inscription (gratuite et obligatoire : comme l’école) ici (précisez nom prénom, indispensables pour franchir le filtrage à l’entrée de l’EM, et si possible statut : étudiant/enseignant/journaliste/professionnel dans le public/professionnel dans le privé/retraité pour un petit sondage de fréquentation). Je vous serai très reconnaissant si vous repreniez ce billet sur vos blogs perso, ou le fassiez relayer via twitter/FB/G+ à tous vos réseaux… Programme ci-dessous.
Les révolutions du début de l’année 2011, connues sous le vocable de « printemps arabe », nous ont montré que le pouvoir de la rue existe encore et qu’il devient encore plus fort lorsqu’il se mêle aux nouvelles technologies. Dans le même temps, le succès planétaire du livre de Stéphane Hessel rencontre des mouvements qui s’indignent, résistent, se révoltent comme en témoigne le mouvement des Indignados parti d’Espagne qui se répand dans toute l’Europe et aux États-Unis. Ces formes de la révolte, même lorsqu’elles ne conduisent pas à un effondrement des États, prennent une ampleur certaine depuis deux ou trois ans.
Ainsi, la révolte redevient un phénomène observable : on peut dire qu’elle émerge à nouveau de l’histoire.
Il faut tout d’abord constater la permanence de formes traditionnelles de révolte, comme les mouvements maoïstes dans le sous-continent indien, les guérillas d’Amérique du sud, ou des révoltes africaines (Nigéria et Soudan) : l’activisme existe encore. Bien qu’il soit négligé, sa perpétuation pose plusieurs questions sur les motivations de ces révoltes et leur adaptation au nouvel environnement stratégique, politique, économique et social.
L’attention publique a porté plus d’intérêt aux nouvelles révoltes dans des zones émergentes : Iran, Thaïlande, printemps arabe sont autant de manifestations de nouvelles conditions démographiques, culturelles et économiques : qu’ont-elles en commun ? Y a-t-il un facteur féminin dans le développement de ces révoltes ? À quel modèle aspirent-elles ?
Dans le même temps, on observe l’apparition de révoltes qu’à défaut d’autre mot, on dénommera « occidentales ».
Ainsi, il faut constater la naissance de nouvelles formes de révoltes liées, par leur contenu et leur mode de diffusion, aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les technologies 2.0 ont permis à toute une série de groupes organisés sur une base idéologique non-nationale de faire connaitre leurs idées et développer des actions « coup-de-poing » de nature antiétatique et anti-entreprise. Toutefois, même ces révoltes d’apparence anarchiques peuvent, par endroits, être instrumentées ou manipulées par les puissances traditionnelles.
Enfin, dans les pays développés, de nouvelles formes de contestation se font jour et manifestent des aspirations d’apparence contradictoire, qui peuvent être conservatrices (retour à un état précédent considéré comme préférable), consuméristes (réaction à la crise économique depuis 2008) ou écologiques : autant de motivations variées pour ce qui n’est pas encore des « révoltes du pain ».
Ce colloque est co-organisé par l’Ecole de Guerre Economique et le club Participation et progrès. Il se tiendra à l’école militaire le 14 mai 2012, sur une journée avec deux tables rondes le matin et deux l’après-midi, afin de laisser la place au débat avec la salle.
1. 9h00 : TR1 les révoltes « traditionnelles » qui subsistent présidée par Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, professeur à l’Université d’Auvergne : La « traditionnalité » de ces révoltes tient-elle seulement à leur ancienneté/motivation/racines ? n’y a-t-il pas eu des adaptations et si oui lesquelles pour qu’elles demeurent virulentes ? Enfin, quels réseaux extérieurs ces révoltes ont-elles organisée ?
  • a. Maoïstes et naxalistes du sous-continent indien (JL Racine, CNRS, EHESS)
  • b. Anciennes et nouvelles révoltes en Amérique Latine (JJ Kourliandsky, IRIS)
  • c. Révoltes africaines (Nigéria et Soudan), du pétrole à la religion (A. Gnanguenon, IRSEM)
  • d. Hmong, des années 1950 à aujourd’hui (F de Saint Victor, AGS)
  • Débat avec la salle – Pause
2. 11h00 : TR2 : les nouvelles révoltes présidée par Jean Dufourcq, rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale, directeur de recherche à l’IRSEM, membre de l’académie de marine : Les données structurelles (alphabétisation, démographie et emploi) sont-elles les seuls déclencheurs de ces révoltes ? quelle influence des réseaux dans la mise en œuvre de ces révoltes ? que cherchent vraiment les révoltés : liberté politique, développement économique, impartialité de la justice, ouverture sociale ? selon quel modèle (occidental ou émergent) ?
  • a. La vague verte iranienne : pourquoi le blocage perdure (A. Amir Aslani, avocat)
  • b. Le printemps arabe (Tunisie, Yémen, Syrie,…) : pourquoi le blocage n’a pas duré ? (JB Beauchard, IRSEM, AGS)
  • c. Le mao-islamisme (Gérard Chaliand)
  • d. Les femmes et les révoltes (Irène Eulriet, IRSEM)
  • Débat avec la salle – Déjeuner
Après-midi : Des révoltes occidentales ?
3. 14h00 TR 3 : les cyber-révoltes présidée par Dominique Wolton Le cyberespace n’est-il qu’un instrument utilisé par des révoltés qui se seraient exprimés autrement ? ou à l’inverse, les possibilités du cyber génèrent-elles des révoltes d’un nouveau type ? enfin, les Etats manipulent-ils ces cyber-révoltes ?
  • a. Anonymous (Guillaume Grandvent, AGS)
  • b. Wikileaks (Eric Hazane, AGS)
  • c. Instrumentalisation publique de cyber-initiatives privées (Russie en Estonie et Géorgie, Etats-Unis dans les révoltes du Porche et Moyen-Orient….) (FB Huyghe, IRIS)
  • Débat avec la salle – Pause
4. 16h00 TR4 : les simili-révoltes conservatrices ou consuméristes présidée par O. Kempf (P&P, AGS, égéa) : Un certain nombre de mouvements se déroulent dans le monde occidental : s’agit-il de révoltes conservatrices voulant préserver « le monde d’avant » ? S’agit-il de révoltes consuméristes voulant préserver un mode de vie ? s’agit-il de réactions à une mondialisation qui n’est plus mue par l’occident et qui menace les équilibres établis ?
  • a. Indignados espagnols et révoltés grecs : raisons économiques (N. Mazzuchi, EGE, Pomémos)
  • b. Tea Party vs « Occupons Wall Street », ou la crise comme facteur de révolte (Jeremy Ghez, HEC, Rand)
  • c. Emeutes anglaises de l’été 2011 vs émeutes françaises de l’automne 2005. (Danièle Joly, Warwick university)
  • d. Révoltes écologiques (faucheurs OGM, gaz de schiste, …) (Hervé Kempf, journaliste spécialisé en écologie politique)
Conclusion synthèse Pierre Pascallon, P&P

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mardi 17 avril 2012

Le blog En Vérité renaît de ses cendres !

Le blog En Vérité de Stéphane Taillat, membre de l'Alliance Géostratégique, sort enfin de son hibernation entamée en mars 2011.

Sa ligne éditoriale devrait reprendre et compléter celle qui était la sienne originellement (la COIN). "On" nous promet un article par jour, à suivre donc.

A noter également, une page Facebook dédiée au blog : Panache.

Bon retour parmi nous, en espérant vivement que cela soit pour "être et durer" !

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lundi 26 mars 2012

Un repost sur les loups solitaires du terrorisme

Je reposte ci-dessous une interview réalisée en juillet 2011, peu après la tuerie d'Oslo, avec Jean-Marc Flükiger, expert de la "leaderless resistance", initialement publiée sur Alliance Géostratégique, et qui résonne pa


***

A la suite de la double tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, Jean-Marc Flükiger, auteur de Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste (dans lequel il traite notamment du concept de résistance sans leader), a accepté de répondre à quelques questions. Il est rédacteur pour le site d’études sur le terrorisme,www.terrorisme.net pour lequel il a publié de nombreuses contributions, notamment autour du mouvement radical de libération des animaux, d’Al-Qa’ida et du terrorisme en général.

AFP / Jan Bjerkeli

1 – Qu’est-ce que la résistance sans leader et en quoi Anders Breivik en est-il ou non, à la lumière des éléments connus à ce stade, une illustration ?


Pour bien comprendre ce qu’est la « résistance sans leader » et son ancrage dans les mouvements d’extrême-droite américains, il est intéressant de se référer aux écrits de Jeffrey Kaplan, un chercheur américain, spécialiste de l’extrême-droite et notamment son important article « Leaderless resistance » paru en 1997. C’est d’ailleurs sur la base de ses travaux que je développe mes réflexions autour du concept et de son histoire dans mon ouvrage, Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste.

Selon Kaplan, on peut définir la « résistance sans leader » comme « une opération impliquant un individu seul ou une cellule composée d’un (très) petit nombre d’individus qui s’engage(nt) dans des actions violentes, souvent antiétatiques (mais pas nécessairement) indépendamment du soutien d’un quelconque mouvement, d’un quelconque leader ou d’un réseau de soutien ».

Selon cette définition, je pense que l’on peut interpréter les attaques de Breivik (au centre d’Oslo et sur l’île d’Utoya) comme des manifestations de « résistance sans leader ». Celui-ci a très probablement agi seul, sans le soutien d’un quelconque réseau ou d’une quelconque cellule. Selon sa publication, celui-ci accusait le gouvernement norvégien de contribuer à une islamisation de son pays. Ses visées étaient donc politiques, même si beaucoup de gens les considèrent comme irréalistes (voir simplement folles). Pour une analyse de son pamphlet et de ses motivations, j’attire également l’attention sur une intéressante analyse publiée par Jean-François Mayer sur le site terrorisme.net,

Les précédents les plus connus d’un tel type de terrorisme sont sans doute Timothy McVeigh (auquel Breivik fait référence à plusieurs reprises dans son texte), auteur des attentats d’Oklahoma en 1995 ou d’autres extrémistes de droite comme David Copeland en Grande-Bretagne (auteur d’une série d’attentats en 1999 à Londres).

Au niveau du mouvement radical de libération des animaux et de la Terre, il est intéressant de constater les similarités entre les écrits de Breivik et les propos d’un ancien porte-parole de l’Animal Liberation Front (ALF), Robin Webb. Celui-ci déclare que « On peut raisonnablement argumenter qu’on devient un membre de l’ALF en exécutant une action de l’ALF (…). Toute personne (…) peut entreprendre une action qui tombe sous le coup de ces règles et peut déclarer qu’il s’agit d’une action du Front de Libération Animale. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de leader (…). Tous, chacun de vous : vous êtes l’ALF ».

En substance, on retrouve des propos similaires dans l’ouvrage de Breivik, celui-ci déclare « aucune cellule dormante ne peut rester inactive à attendre des ordres venus d’en haut. Votre obligation en tant que Chevalier justicier/commandant de cellule est d’agir selon votre initiative propre. Tout patriote seul qui souhaite établir une cellule et commencer des actions (« begin action ») peut le faire et ainsi devenir une partie de l’organisation ».

Dans les deux citations, on retrouve l’idée d’une affiliation, non par la soumission à une organisation (et ses leaders), mais par une action ou plusieurs actions qui se revendique(nt) du mouvement que Breivik imagine créer.

2 – Sans un leadership idéologique s’appliquant aux cellules et/ou membres d’un « mouvement de résistance », comment celui-ci peut-il définir et faire appliquer ses propres limites, y compris dans les moyens utilisés pour atteindre ses objectifs (si applicable, i.e. hors situation où il n’a rien à perdre et où tous ses membres doivent être prêts à tout) ?


C’est un problème important pour les mouvements organisés selon la « résistance sans leader ». Lorsqu’il écrit son article, Louis Beam, le « père » du concept, est confronté à la même question. Il propose un système de cellules, au sein duquel « tous les individus opèrent de manière indépendante, sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ».

Mais alors, sur quelle base un mouvement fondé sur la résistance sans leader pouvait-il fonctionner en termes de formation, d’information et d’organisation des actions ? Selon Beam, « la réponse à cette question réside dans le fait que les participants à un programme de résistance sans leader par le biais de cellules fantômes ou d’actions individuelles doivent savoir exactement ce qu’ils font et les moyens pour y parvenir. Il en va de la responsabilité de l’individu d’acquérir les compétences nécessaires et les informations quant aux actions qui doivent être entreprises. Ceci n’est pas aussi impraticable que cela en a l’air dans la mesure où, dans tout mouvement, toutes les personnes impliquées ont une vision commune des choses, partagent une même philosophie et réagissent généralement de manière similaire dans des situations données ».

En l’absence d’une hiérarchie et d’un leader, le partage d’une même philosophie par les membres d’un mouvement est décisif, non seulement pour la détermination des actions, mais également pour l’identité et la cohésion du mouvement en tant que tel.

On a constaté par exemple que les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre fonctionnent sur un certain nombre de principes qui leur permet de pallier à l’absence de leader ou d’organisation. Pourtant, cette manière de fonctionner n’est pas sans soulever un certain nombre de problèmes.

D’abord, il existe toujours la question des « sous-mouvements » dissidents, qui n’acceptent pas les principes d’action du mouvement (ou seulement certains de ces principes). On l’a constaté avec la règle du Front de Libération des Animaux (ALF) selon laquelle « il faut prendre toutes les précautions pour ne blesser ni animal, ni être humain ». Certains « sous-mouvements » – comme l’Animal Rights Militia n’acceptent pas ce principe et passent outre. Comme le mouvement est totalement décentralisé, il n’y a pas un leadership pour « contraindre » les éléments récalcitrants à respecter les principes et à rentrer dans le rang. A terme, cela peut conduire à une radicalisation du mouvement, à des dissidences et un éclatement de ce dernier.

En l’absence d’un centre, on constate également que ces mouvements sont quasiment dans l’impasse lorsqu’il s’agit de « normaliser » leur message et de passer d’une action violente à une action politique non-violente. Il leur est extrêmement difficile de passer d’une phase « décentralisée » à une phase plus « centralisée ». Une des seules manières de continuer à propager leur message reste donc la « propagande par le fait », la continuation des actions.

3 – Un attentat du type de ceux d’Oslo est plutôt associé, depuis plusieurs décennies, aux mouvements violents de l’extrême-droite américaine (Timothy McVeigh, Eric Rudolph…). Y a-t-il une contagion européenne, idéologique ou même opérationnelle ? Quels en sont les médias ?


Ces dernières années, on a observé une « contagion » de la mise en œuvre de ce concept dans différents mouvements et nébuleuses qui n’ont rien d’autre en commun. D’une part, les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre font usage de ce concept (sans nécessairement connaître les écrits de Beam par ailleurs) et sont également organisés de façon totalement décentralisée et en petites cellules.

On a également constaté que des individus et des cellules, se revendiquant d’Al-Qa’ida, ont également mis en pratique ce concept de résistance sans leader et son absence de liens hiérarchiques et d’organisation. L’exemple le plus frappant ces dernières années est la cellule responsable des attentats de Madrid en 2004 qui ne semblait pas avoir de contact direct avec Al-Qa’ida mais qui a été inspirée par son message.

Au niveau de la violence salafiste-jihadiste, il est probable que le théoricien Abu Musab Al-Suri et son Appel à la résistance islamique globale constitue le lien théorique entre lien entre l’extrême-droite et Al-Qa’ida. Il n’est pas clair dans quelle mesure Al-Suri connaissait les écrits de Beam, cependant on peut supposer qu’il connaissait l’ouvrage de fiction Turner Diaries de William Pierce. Cet ouvrage a eu une influence sur le développement du concept de résistance sans leader.

Même s’il est emprisonné depuis 2005, on constate que les écrits de Suri continuent à faire des émules. Ainsi, les premiers numéros d’Inspire – cette publication jihadiste en langue anglaise dont le lancement en 2010 avait été largement répercuté par les médias – contiennent des extraits de l’Appel à la résistance islamique globale.

L’explication de cette contagion entre extrême-droite et salafisme-jihadiste est multiple, mais une me semble particulièrement intéressante. Il s’agit de la peur, du désespoir pour les militants que leur groupe/organisation ne disparaisse. Même si elles ont été rédigées dans des cultures et à la lumière de luttes différentes, les théories de Beam et d’Al-Suri présentent de nombreuses similarités.

Du point de vue de l’analyse politique, elles considèrent que le contexte (ou l’environnement) politique national (Beam) ou international (Al-Suri) a changé et que ce changement vise la suppression des mouvements d’extrême-droite (Beam) ou jihadistes (Al-Suri). Du point de vue de l’analyse des conséquences, Beam et Al-Suri arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre et c’est pour cela qu’ils se font les défenseurs de la « résistance sans leader » (Beam) ou « l’école du jihad individuel et de petites cellules » (Al-Suri).

4 – Est-il envisageable que les forces de sécurité européennes aient sous-estimé leur probabilité de passage à l’acte au profit d’autres groupes terroristes ?


Dans le cas présent, je ne « jetterais pas la pierre » aux services de renseignement et de sécurité. Breivik n’a pas commis d’erreur dans sa préparation (ou peut-être une, lorsqu’il essaie d’acquérir des armes à Prague ou essaie de se rapprocher des Hells Angels) et il était donc très difficilement repérable. Même avec des pouvoirs de surveillance accrus, je pense que Breivik serait passé entre les mailles du filet sécuritaire.

Il est cependant vrai que, en se focalisant essentiellement sur le terrorisme jihadiste ces dernières années, il y a un risque de sous-estimer d’autres formes d’extrémisme et de danger. Dans cette perspective, il me semble important de ne pas perdre une vue d’ensemble.

5 – Internet a contribué à la dématérialisation des liens idéologiques et opérationnels, facilitant ainsi le fonctionnement distribué de ses membres et cellules. Mais cela ne peut-il pas également contribuer à surestimer l’autonomie réelle dont ces derniers bénéficient, en brouillant leurs interactions ?


Votre question me rappelle la discussion autour du « jihad sans leader » qui a fait rage en 2008 (et depuis) entre Marc Sageman et Bruce Hoffmann (et d’autres). Pour Hoffman, la menace d’un jihad sans leader, auto-radicalisé, indigène est largement surestimée. C’est ce qu’il reproche à Sageman, qui défend justement cette position (voir une présentation succincte de ce débat).

Beaucoup de gens ne croient pas en la possibilité d’une auto-radicalisation ou une radicalisation virtuelle. Je me souviens d’une discussion avec un spécialiste du jihadisme en 2006-2007. Ma thèse de « résistance sans leader » l’avait fait sourire. Pour un certain nombre de gens, la radicalisation doit toujours être le résultat d’une rencontre « concrète », « physique ». Par exemple, dans son récent ouvrage The Longest War, The Enduring Conflict between America and Al-Qaeda, Peter Bergen, qui a consacré plusieurs livres à Al-Qa’ida, cite un responsable du contre-terrorisme américain selon lequel « il est facile de trouver des «têtes brûlées» (hotheads) dans des cafés. Mais «Al-Qa’ida central» constitue un élément critique pour transformer ces têtes brûlées en une cellule disposant de capacités».

On voit que certains ont encore de la difficulté à admettre la possibilité de l’auto-radicalisation, sans une rencontre, un contact direct ou indirect. Cette problématique est d’ailleurs discutée dans la recension de l’ouvrage de Matthieu Guidère, Les nouveaux terroristes.

En acceptant la thèse d’une auto-radicalisation, sans « interaction concrète », il existe effectivement un risque de ne pas voir que des interactions personnelles peuvent exister. Pour moi, le plus grand danger réside cependant dans l’aveuglement par rapport à la possibilité d’une auto-radicalisation. L’exemple de Breivik apporte un exemple très concret – et tragique – du contraire. Si c’est possible pour quelqu’un comme Breivik et la cause qu’il estime défendre (lutter contre ce qu’il estime être « l’islamisation de l’Europe »), cela est également plausible pour d’autres causes.

6 – Concernant les raisons de la double tuerie d’Oslo, on assiste à un débat entre les tenants de causes idéologiques et ceux qui insistent sur une explication « personnelle » intrinsèque à Anders Breivik. Comme l’indique Marc Sageman, «la radicalisation est un processus collectif plutôt qu’individuel, dont les liens d’amitié et de parenté sont des éléments clés ». Peut-il y avoir des loups solitaires « auto-radicalisés » sans accord et partage, au sein d’un mouvement plus large, des moyens à mettre en œuvre, au-delà des seuls objectifs ?


Comme je l’ai écrit précédemment, je pense effectivement que la possibilité d’une auto-radicalisation existe – Breivik est un excellent exemple. Le plus grand danger serait de rester aveugle face à cette possibilité.

A l’opposé, il est important de rester prudent et de ne pas verser dans une « psychose sécuritaire » en donnant des pouvoirs de surveillance trop larges aux organisations de renseignement ou de sécurité. Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul. Il a été extrêmement minutieux et méthodique dans sa préparation. De ce point de vue-là, il constitue une exception. Généralement, les gens qui préparent de telles actions commettent des erreurs, par exemple lors de l’acquisition de matériel, qui permettent de les repérer. Breivik n’en a – malheureusement – pas commis, même si, pour prendre un exemple, sa tentative d’acquisition d’armes en République tchèque ou son rapprochement avec les Hells Angels aurait pu le faire repérer.

7 – De nombreux médias et commentateurs ont eu pour premier réflexe d’attribuer les attaques à Al-Qaïda, ce qui ne manque pas aujourd’hui de provoquer des réactions sur l’islamophobie en Europe. Mais, alors que Breivik fait lui-même référence à Ben Laden dans son « manifeste », y a-t-il des points communs organisationnels et opérationnels entre le jihadisme d’aujourd’hui (tel que théorisé par Al-Suri) et les tenants occidentaux de la leaderless resistance ?


On constate qu’il existe des similarités théoriques relativement importantes entre la « résistance sans leader » prônée par Beam et « l’école du jihad individuel et de petites cellules » d’Al-Suri. Les deux arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre.

Cette transformation est essentiellement structurelle. Étant donné qu’elles peuvent être facilement infiltrées, les structures hiérarchiques représentent un danger pour la cause et il est donc nécessaire d’abandonner le système pyramidal (hiérarchique).

Du point de vue de leurs solutions respectives, Beam propose une structure d’individus ou de petites cellules « opérant de manière indépendante sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ». La solution proposée par Al-Suri est identique à celle de Beam : il s’agit d’organiser la lutte autour « d’unités de la résistance globale islamique » composées soit d’individus, soit de cellules sans aucun lien entre elles.

Beam et Al-Suri insistent également sur le fait que le seul élément commun entre les combattants individuels est une vision du monde et une philosophie partagées, et non l’appartenance à une structure hiérarchique. Alors que Beam parle d’une « même vision du monde » et d’une « même philosophie », Al-Suri parle « d’un nom, d’un programme, d’une doctrine et d’un but communs ». Du fait que les structures de résistance sans leader sont déterminées par une philosophie et un programme communs, Beam et Al-Suri découragent les contacts entre les cellules opérationnelles et le leadership du mouvement.

8 – Dès lors que l’identité de Breivik a été révélée, une réticence est apparue quant à l’appellation de « terroriste ». Cela est-il dû selon vous uniquement aux explications relatives à son état psychiatrique supposé ?


N’étant pas psychiatre, il m’est difficile de me prononcer sur la santé mentale de Breivik. Ce que je constate, c’est qu’il semble extrêmement difficile d’abattre des gens de sang-froid, qui plus est en si grand nombre. Il y a ici des barrières psychologiques et éthiques très importantes. De ce point de vue-là, je pense qu’il y a ici une part de folie dans son action.

Pourtant, la lecture de son pamphlet de 1500 pages (même s’il semble avoir puisé dans d’autres écrits) ainsi que la manière dont il a préparé son action révèle quelqu’un d’articulé, de rationnel, méthodique et minutieux. Peut-être également mythomane (on pense ici à ses propositions d’ordres et de médailles). J’ai beaucoup de mal à concevoir son action uniquement comme celle d’un fou. Cela me paraît trop réducteur.

Pour ma part, je la considère comme celle d’un terroriste: il semble guidé par un objectif politique (lutter contre ce qu’il estime être l’ « islamisation de l’Europe »), il utilise la violence comme canal pour véhiculer un ou plusieurs message(s) que l’on retrouve dans son pamphlet, utilise ses victimes comme des symboles pour propager la peur dans la population. Qui plus est, une deux attaques visait directement des installations gouvernementales, ce qui confirme le caractère politique de cet acte. Même si ses objectifs politiques semblent irréalistes (ou fous), cela ne veut dire qu’ils n’existent pas.

De ce point de vue, son action est politique et entre dans la catégorie des actes terroristes.

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samedi 30 juillet 2011

"Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul", entretien avec Jean-Marc Flükiger

A la suite de la double tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, Jean-Marc Flükiger, auteur de Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste (dans lequel il traite notamment du concept de résistance sans leader), a accepté de répondre à quelques questions. Il est rédacteur pour le site d’études sur le terrorisme, www.terrorisme.net pour lequel il a publié de nombreuses contributions, notamment autour du mouvement radical de libération des animaux, d’Al-Qa’ida et du terrorisme en général.


AFP / Jan Bjerkeli


1 – Qu’est-ce que la résistance sans leader et en quoi Anders Breivik en est-il ou non, à la lumière des éléments connus à ce stade, une illustration ?


Pour bien comprendre ce qu’est la « résistance sans leader » et son ancrage dans les mouvements d’extrême-droite américains, il est intéressant de se référer aux écrits de Jeffrey Kaplan, un chercheur américain, spécialiste de l’extrême-droite et notamment son important article « Leaderless resistance » paru en 1997. C’est d’ailleurs sur la base de ses travaux que je développe mes réflexions autour du concept et de son histoire dans mon ouvrage, Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste.

Selon Kaplan, on peut définir la « résistance sans leader » comme « une opération impliquant un individu seul ou une cellule composée d’un (très) petit nombre d’individus qui s’engage(nt) dans des actions violentes, souvent antiétatiques (mais pas nécessairement) indépendamment du soutien d’un quelconque mouvement, d’un quelconque leader ou d’un réseau de soutien ».

Selon cette définition, je pense que l’on peut interpréter les attaques de Breivik (au centre d’Oslo et sur l’île d’Utoya) comme des manifestations de « résistance sans leader ». Celui-ci a très probablement agi seul, sans le soutien d’un quelconque réseau ou d’une quelconque cellule. Selon sa publication, celui-ci accusait le gouvernement norvégien de contribuer à une islamisation de son pays. Ses visées étaient donc politiques, même si beaucoup de gens les considèrent comme irréalistes (voir simplement folles). Pour une analyse de son pamphlet et de ses motivations, j’attire également l’attention sur une intéressante analyse publiée par Jean-François Mayer sur le site terrorisme.net,

Les précédents les plus connus d’un tel type de terrorisme sont sans doute Timothy McVeigh (auquel Breivik fait référence à plusieurs reprises dans son texte), auteur des attentats d’Oklahoma en 1995 ou d’autres extrémistes de droite comme David Copeland en Grande-Bretagne (auteur d’une série d’attentats en 1999 à Londres).

Au niveau du mouvement radical de libération des animaux et de la Terre, il est intéressant de constater les similarités entre les écrits de Breivik et les propos d’un ancien porte-parole de l’Animal Liberation Front (ALF), Robin Webb. Celui-ci déclare que « On peut raisonnablement argumenter qu’on devient un membre de l’ALF en exécutant une action de l’ALF (...). Toute personne (…) peut entreprendre une action qui tombe sous le coup de ces règles et peut déclarer qu’il s’agit d’une action du Front de Libération Animale. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de leader (…). Tous, chacun de vous : vous êtes l’ALF ».

En substance, on retrouve des propos similaires dans l’ouvrage de Breivik, celui-ci déclare « aucune cellule dormante ne peut rester inactive à attendre des ordres venus d’en haut. Votre obligation en tant que Chevalier justicier/commandant de cellule est d’agir selon votre initiative propre. Tout patriote seul qui souhaite établir une cellule et commencer des actions (« begin action ») peut le faire et ainsi devenir une partie de l’organisation ».


Dans les deux citations, on retrouve l’idée d’une affiliation, non par la soumission à une organisation (et ses leaders), mais par une action ou plusieurs actions qui se revendique(nt) du mouvement que Breivik imagine créer.

2 – Sans un leadership idéologique s'appliquant aux cellules et/ou membres d'un "mouvement de résistance", comment celui-ci peut-il définir et faire appliquer ses propres limites, y compris dans les moyens utilisés pour atteindre ses objectifs (si applicable, i.e. hors situation où il n'a rien à perdre et où tous ses membres doivent être prêts à tout) ?


C’est un problème important pour les mouvements organisés selon la « résistance sans leader ». Lorsqu’il écrit son article, Louis Beam, le « père » du concept, est confronté à la même question. Il propose un système de cellules, au sein duquel « tous les individus opèrent de manière indépendante, sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ».

Mais alors, sur quelle base un mouvement fondé sur la résistance sans leader pouvait-il fonctionner en termes de formation, d’information et d’organisation des actions ? Selon Beam, « la réponse à cette question réside dans le fait que les participants à un programme de résistance sans leader par le biais de cellules fantômes ou d’actions individuelles doivent savoir exactement ce qu’ils font et les moyens pour y parvenir. Il en va de la responsabilité de l’individu d’acquérir les compétences nécessaires et les informations quant aux actions qui doivent être entreprises. Ceci n’est pas aussi impraticable que cela en a l’air dans la mesure où, dans tout mouvement, toutes les personnes impliquées ont une vision commune des choses, partagent une même philosophie et réagissent généralement de manière similaire dans des situations données ».

En l’absence d’une hiérarchie et d’un leader, le partage d’une même philosophie par les membres d’un mouvement est décisif, non seulement pour la détermination des actions, mais également pour l’identité et la cohésion du mouvement en tant que tel.

On a constaté par exemple que les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre fonctionnent sur un certain nombre de principes qui leur permet de pallier à l’absence de leader ou d’organisation. Pourtant, cette manière de fonctionner n’est pas sans soulever un certain nombre de problèmes.

D’abord, il existe toujours la question des « sous-mouvements » dissidents, qui n’acceptent pas les principes d’action du mouvement (ou seulement certains de ces principes). On l’a constaté avec la règle du Front de Libération des Animaux (ALF) selon laquelle « il faut prendre toutes les précautions pour ne blesser ni animal, ni être humain ». Certains « sous-mouvements » – comme l’Animal Rights Militia n’acceptent pas ce principe et passent outre. Comme le mouvement est totalement décentralisé, il n’y a pas un leadership pour « contraindre » les éléments récalcitrants à respecter les principes et à rentrer dans le rang. A terme, cela peut conduire à une radicalisation du mouvement, à des dissidences et un éclatement de ce dernier.

En l’absence d’un centre, on constate également que ces mouvements sont quasiment dans l’impasse lorsqu’il s’agit de « normaliser » leur message et de passer d’une action violente à une action politique non-violente. Il leur est extrêmement difficile de passer d’une phase « décentralisée » à une phase plus « centralisée ». Une des seules manières de continuer à propager leur message reste donc la « propagande par le fait », la continuation des actions.


3 – Un attentat du type de ceux d’Oslo est plutôt associé, depuis plusieurs décennies, aux mouvements violents de l’extrême-droite américaine (Timothy McVeigh, Eric Rudolph…). Y a-t-il une contagion européenne, idéologique ou même opérationnelle ? Quels en sont les médias ?


Ces dernières années, on a observé une « contagion » de la mise en œuvre de ce concept dans différents mouvements et nébuleusesqui n’ont rien d’autre en commun. D’une part, les mouvements radicaux de libération des animaux et de la Terre font usage de ce concept (sans nécessairement connaître les écrits de Beam par ailleurs) et sont également organisés de façon totalement décentralisée et en petites cellules.

On a également constaté que des individus et des cellules, se revendiquant d’Al-Qa’ida, ont également mis en pratique ce concept de résistance sans leader et son absence de liens hiérarchiques et d’organisation. L’exemple le plus frappant ces dernières années est la cellule responsable des attentats de Madrid en 2004 qui ne semblait pas avoir de contact direct avec Al-Qa’ida mais qui a été inspirée par son message.

Au niveau de la violence salafiste-jihadiste, il est probable que le théoricien Abu Musab Al-Suri et son Appel à la résistance islamique globale constitue le lien théorique entre lien entre l’extrême-droite et Al-Qa’ida. Il n’est pas clair dans quelle mesure Al-Suri connaissait les écrits de Beam, cependant on peut supposer qu’il connaissait l’ouvrage de fiction Turner Diaries de William Pierce. Cet ouvrage a eu une influence sur le développement du concept de résistance sans leader.

Même s’il est emprisonné depuis 2005, on constate que les écrits de Suri continuent à faire des émules. Ainsi, les premiers numéros d’Inspire - cette publication jihadiste en langue anglaise dont le lancement en 2010 avait été largement répercuté par les médias - contiennent des extraits de l’Appel à la résistance islamique globale.

L’explication de cette contagion entre extrême-droite et salafisme-jihadiste est multiple, mais une me semble particulièrement intéressante. Il s’agit de la peur, du désespoir pour les militants que leur groupe/organisation ne disparaisse. Même si elles ont été rédigées dans des cultures et à la lumière de luttes différentes, les théories de Beam et d’Al-Suri présentent de nombreuses similarités.

Du point de vue de l’analyse politique, elles considèrent que le contexte (ou l’environnement) politique national (Beam) ou international (Al-Suri) a changé et que ce changement vise la suppression des mouvements d’extrême-droite (Beam) ou jihadistes (Al-Suri). Du point de vue de l’analyse des conséquences, Beam et Al-Suri arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre et c’est pour cela qu’ils se font les défenseurs de la « résistance sans leader » (Beam) ou « l’école du jihad individuel et de petites cellules » (Al-Suri).


4 - Est-il envisageable que les forces de sécurité européennes aient sous-estimé leur probabilité de passage à l’acte au profit d’autres groupes terroristes ?


Dans le cas présent, je ne « jetterais pas la pierre » aux services de renseignement et de sécurité. Breivik n’a pas commis d’erreur dans sa préparation (ou peut-être une, lorsqu’il essaie d’acquérir des armes à Prague ou essaie de se rapprocher des Hells Angels) et il était donc très difficilement repérable. Même avec des pouvoirs de surveillance accrus, je pense que Breivik serait passé entre les mailles du filet sécuritaire.

Il est cependant vrai que, en se focalisant essentiellement sur le terrorisme jihadiste ces dernières années, il y a un risque de sous-estimer d’autres formes d’extrémisme et de danger. Dans cette perspective, il me semble important de ne pas perdre une vue d’ensemble.


5 – Internet a contribué à la dématérialisation des liens idéologiques et opérationnels, facilitant ainsi le fonctionnement distribué de ses membres et cellules. Mais cela ne peut-il pas également contribuer à surestimer l’autonomie réelle dont ces derniers bénéficient, en brouillant leurs interactions ?


Votre question me rappelle la discussion autour du « jihad sans leader » qui a fait rage en 2008 (et depuis) entre Marc Sageman et Bruce Hoffmann (et d’autres). Pour Hoffman, la menace d’un jihad sans leader, auto-radicalisé, indigène est largement surestimée. C’est ce qu’il reproche à Sageman, qui défend justement cette position (voir une présentation succincte de ce débat).

Beaucoup de gens ne croient pas en la possibilité d’une auto-radicalisation ou une radicalisation virtuelle. Je me souviens d’une discussion avec un spécialiste du jihadisme en 2006-2007. Ma thèse de « résistance sans leader » l’avait fait sourire. Pour un certain nombre de gens, la radicalisation doit toujours être le résultat d’une rencontre « concrète », « physique ». Par exemple, dans son récent ouvrage The Longest War, The Enduring Conflict between America and Al-Qaeda, Peter Bergen, qui a consacré plusieurs livres à Al-Qa’ida, cite un responsable du contre-terrorisme américain selon lequel « il est facile de trouver des «têtes brûlées» (hotheads) dans des cafés. Mais «Al-Qa'ida central» constitue un élément critique pour transformer ces têtes brûlées en une cellule disposant de capacités».

On voit que certains ont encore de la difficulté à admettre la possibilité de l’auto-radicalisation, sans une rencontre, un contact direct ou indirect. Cette problématique est d’ailleurs discutée dans la recension de l’ouvrage de Matthieu Guidère, Les nouveaux terroristes.

En acceptant la thèse d’une auto-radicalisation, sans « interaction concrète », il existe effectivement un risque de ne pas voir que des interactions personnelles peuvent exister. Pour moi, le plus grand danger réside cependant dans l’aveuglement par rapport à la possibilité d’une auto-radicalisation. L’exemple de Breivik apporte un exemple très concret – et tragique - du contraire. Si c’est possible pour quelqu’un comme Breivik et la cause qu’il estime défendre (lutter contre ce qu’il estime être « l’islamisation de l’Europe »), cela est également plausible pour d’autres causes.


6 – Concernant les raisons de la double tuerie d’Oslo, on assiste à un débat entre les tenants de causes idéologiques et ceux qui insistent sur une explication « personnelle » intrinsèque à Anders Breivik. Comme l’indique Marc Sageman, «la radicalisation est un processus collectif plutôt qu’individuel, dont les liens d’amitié et de parenté sont des éléments clés ». Peut-il y avoir des loups solitaires « auto-radicalisés » sans accord et partage, au sein d’un mouvement plus large, des moyens à mettre en œuvre, au-delà des seuls objectifs ?


Comme je l’ai écrit précédemment, je pense effectivement que la possibilité d’une auto-radicalisation existe – Breivik est un excellent exemple. Le plus grand danger serait de rester aveugle face à cette possibilité.

A l’opposé, il est important de rester prudent et de ne pas verser dans une « psychose sécuritaire » en donnant des pouvoirs de surveillance trop larges aux organisations de renseignement ou de sécurité. Breivik s’est radicalisé et a commis ses actions seul. Il a été extrêmement minutieux et méthodique dans sa préparation. De ce point de vue-là, il constitue une exception. Généralement, les gens qui préparent de telles actions commettent des erreurs, par exemple lors de l’acquisition de matériel, qui permettent de les repérer. Breivik n’en a – malheureusement – pas commis, même si, pour prendre un exemple, sa tentative d’acquisition d’armes en République tchèque ou son rapprochement avec les Hells Angels aurait pu le faire repérer.


7 – De nombreux médias et commentateurs ont eu pour premier réflexe d’attribuer les attaques à Al-Qaïda, ce qui ne manque pas aujourd’hui de provoquer des réactions sur l’islamophobie en Europe. Mais, alors que Breivik fait lui-même référence à Ben Laden dans son « manifeste », y a-t-il des points communs organisationnels et opérationnels entre le jihadisme d’aujourd’hui (tel que théorisé par Al-Suri) et les tenants occidentaux de la leaderless resistance ?


On constate qu’il existe des similarités théoriques relativement importantes entre la « résistance sans leader » prônée par Beam et « l’école du jihad individuel et de petites cellules » d’Al-Suri. Les deux arrivent à la conclusion que les organisations classiques structurées hiérarchiquement doivent se transformer si elles veulent survivre.

Cette transformation est essentiellement structurelle. Étant donné qu’elles peuvent être facilement infiltrées, les structures hiérarchiques représentent un danger pour la cause et il est donc nécessaire d’abandonner le système pyramidal (hiérarchique).

Du point de vue de leurs solutions respectives, Beam propose une structure d’individus ou de petites cellules « opérant de manière indépendante sans avoir à rendre des comptes à un quartier-général central ou à un leader individuel ». La solution proposée par Al-Suri est identique à celle de Beam : il s’agit d’organiser la lutte autour « d’unités de la résistance globale islamique » composées soit d’individus, soit de cellules sans aucun lien entre elles.

Beam et Al-Suri insistent également sur le fait que le seul élément commun entre les combattants individuels est une vision du monde et une philosophie partagées, et non l’appartenance à une structure hiérarchique. Alors que Beam parle d’une « même vision du monde » et d’une « même philosophie », Al-Suri parle « d’un nom, d’un programme, d’une doctrine et d’un but communs ». Du fait que les structures de résistance sans leader sont déterminées par une philosophie et un programme communs, Beam et Al-Suri découragent les contacts entre les cellules opérationnelles et le leadership du mouvement.


8 – Dès lors que l’identité de Breivik a été révélée, une réticence est apparue quant à l’appellation de « terroriste ». Cela est-il dû selon vous uniquement aux explications relatives à son état psychiatrique supposé ?


N’étant pas psychiatre, il m’est difficile de me prononcer sur la santé mentale de Breivik. Ce que je constate, c’est qu’il semble extrêmement difficile d’abattre des gens de sang-froid, qui plus est en si grand nombre. Il y a ici des barrières psychologiques et éthiques très importantes. De ce point de vue-là, je pense qu’il y a ici une part de folie dans son action.

Pourtant, la lecture de son pamphlet de 1500 pages (même s’il semble avoir puisé dans d’autres écrits) ainsi que la manière dont il a préparé son action révèle quelqu’un d’articulé, de rationnel, méthodique et minutieux. Peut-être également mythomane (on pense ici à ses propositions d’ordres et de médailles). J’ai beaucoup de mal à concevoir son action uniquement comme celle d’un fou. Cela me paraît trop réducteur.

Pour ma part, je la considère comme celle d’un terroriste: il semble guidé par un objectif politique (lutter contre ce qu’il estime être l’ « islamisation de l’Europe »), il utilise la violence comme canal pour véhiculer un ou plusieurs message(s) que l’on retrouve dans son pamphlet, utilise ses victimes comme des symboles pour propager la peur dans la population. Qui plus est, une deux attaques visait directement des installations gouvernementales, ce qui confirme le caractère politique de cet acte. Même si ses objectifs politiques semblent irréalistes (ou fous), cela ne veut dire qu’ils n’existent pas.

De ce point de vue, son action est politique et entre dans la catégorie des actes terroristes.

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dimanche 24 juillet 2011

Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste, de Jean-Marc Flükiger

Il est parfois des coïncidences étranges. Alors que se déroulait la double tragédie d'Oslo, je terminais l'ouvrage de Jean-Marc Flükiger, Nouvelles guerres et théorie de la guerre juste (Infolio, 2011, 120 pages). Au passage, je découvre la collection Illico, qui se veut une sorte de Que Sais-je ?, avec des livres courts concentrés sur un sujet précis.




L'auteur y confronte la théorie de la guerre juste (structurée autour des jus ad bellum, jus in bello et plus récemment jus post bellum) à la "transformation" de la nature de la guerre ces dernières décennies. Mais quel lien avec les attentats d'Oslo et Anders Breivik ? Tout simplement le fait qu'au-delà de la guerilla, du terrorisme, des conflits asymétriques ou irréguliers, Jean-Marc Flükiger met en avant le concept de "résistance sans leader" ("leaderless resistance"), popularisé dans les années 1980 par Louis Beam, membre du Ku Klux Klan et de la Nation Aryenne. Vu comme le seul moyen d'éviter l'infiltration de l'extrême-droite raciste, racialiste et survivaliste par les agents gouvernementaux et de contourner les faiblesses d'une structure pyramidale, il promeut le fonctionnement autour de cellules extrêmement réduites voire individuelles, opérationnellement indépendantes, mais partageant une même vision des méta-objectifs à atteindre. Et met à l'honneur les "loups solitaires". On voit bien là, et l'ouvrage le souligne, un point commun avec les thèses d'Al-Suri, "stratège" d'Al-Qaeda et théoricien du jihad moderne (pour simplifier).

Louis Beam

D'autant que Breivik, dans son "manifeste" de 1500 pages largement copié sur celui de Ted Kaczynski, plus connu sous le nom d'Unabomber, cite Al-Qaïda et Ben Laden comme exemples de succès dans l'activité terroriste (quelle que soit la réalité d'une telle opinion).

Jean-Marc Flükiger ne s'attache pas aux aspects militaires ni opérationnels des "nouvelles guerres", mais plutôt à la manière dont elles constituent un défi pour l'évaluation morale "traditionnelle" de la guerre, autour notamment de la question des cibles légitimes (distinction entre combattants et non-combattants, notion de légitime défense, d'autorité légitime, de société minimalement juste...), en mettant en avant la prise en compte de l'individualisation des combattants (alors que traditionnellement le soldat, régulier ou non, n'est envisagé comme "dangereux" que par son appartenance à une organisation militaire), et conclut finalement à la pertinence de la théorie de la guerre juste, pour autant qu'elle soit adaptée à cette nouvelle configuration.

Ce que je regrette principalement dans cet ouvrage, par ailleurs très pédagogique, est que les développements relatifs à la rencontre des nouvelles guerres et de la théorie de la guerre juste sont un peu courts, en comparaison notamment des très nombreuses pages concernant la description du jus ad bellum / in bello / post bellum dans un cadre classique, id est une guerre interétatique. Certes, on peut penser que le format imposé de l'ouvrage ne permet pas de s'épancher autant que souhaité.

Par ailleurs, d'autres facteurs sont peut-être à prendre en compte pour questionner cette théorie de la "guerre juste", comme la technologisation / robotisation de la guerre, l'interaction toujours plus grande entre guerre et économie (vous vous souvenez du thème du colloque du 1er juillet ?), le recours croissant aux SMP, la quatrième dimension et le cyberespace, la guerre en coalition...

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